Griefjoy : Interview à l’hotel Amour pour son nouvel album Godspeed

Quelques jours après avoir eu la chance d’être invité à l’écoute privée de l’album Godspeed de Griefjoy dans le studio superbe de Red Bull, Dicky a rendez-vous avec le groupe niçois dans le salon de l’hôtel Amour de Paris. Le seul membre présent cet après-midi là est Guillaume, chanteur pianiste et compositeur du groupe. Un café gourmand très gourmand, beaucoup d’émotion de la part de Guillaume en croquant dans une madeleine. Et si on parlait de ce nouvel album ?

 Dicky : Après le premier album, vous êtes partis en tournée, à quel moment vous avez commencé à travailler sur ce nouvel album ?

Guillaume Ferran : Alors j’ai toujours un gros problème de dates mais on a sorti le premier album en 2013, là on est en 2016… bon quelques mois après la sortie de l’album, début 2014, on reprit le travail assez rapidement et on a loué une maison à la campagne, histoire de se mettre au vert. C’était très paisible, on était entouré de champs, il n’y avait que nous et tout notre matos. C’est là qu’on a écrit les premiers morceaux mais ça a été, par la suite, un long processus parce qu’on avait encore des concerts , de la promo… on ne pouvait pas faire ça à 100%. On a loué aussi un studio à Paris, on en a fait notre home studio , c’est pas chez nous mais un petit peu, c’est notre nouvelle maison. Les choses ont été faites petit à petit. Le nouvel album sort deux ans après les premiers enregistrements.

Dicky : Finalement ce deuxième album est dans la continuité logique de votre évolution musicale. A vos débuts quand vous étiez encore Quadricolor vous étiez dans de l’indie-pop rock, puis vous êtes parti sur un mélange pop-rock électro pour le premier album de Griefjoy, là pour ce nouvel album le côté rock a disparu mais la pop et l’électro sont prédominantes. Quelle est l’esthétique musicale voulue pour Godspeed ?

Guillaume : On voulait faire ressortir l’électronique parce que c’était vraiment ça notre influence et la musique que l’on aime. On ne renie pas le reste mais on évolue dans nos vies et ça a toujours été ça qui nous inspire. C’est marrant de regarder notre parcours depuis le début, on a commencé avec Quadricolor qui était très rock puis avec Griefjoy, on est passé plus vers de la pop et là on garde ce côté pop mais on l’utilise différemment. Ça se ressent dans le fait d’utiliser la batterie de manière vraiment moins percussive, là, toutes les batteries que l’on peut entendre dans le disque sont faites au balai, très calmement pour ajouter de la matière. On n’utilise plus de basse, que des synthés mais avec des riffs, du son saturé, des guitares perdues dans les nuages avec plein de reverb et une espèce de son de cathédrale qui apportent des tissus que prendre les devants.

Dicky : Mais avec une musique aussi minutieuse, vous laissiez peu de place pour des version live, votre électro aurait pu tourner en DJ Set mix ?

Guillaume : On l’a fait assez tardivement. On a commencé le disque sans trop se poser de questions. On était pas là à se demander comment on allait mettre de la basse parce qu’on fait de la basse, on s’en foutait, on faisait simplement de la musique qui sonnait au mieux pour nous. On a commencé en janvier, on a voulu garder quelque chose de ludique, quelque chose où on ne s’ennuie pas parce qu’on ne voulait pas tomber dans ce truc d’appuyer sur play et faire semblant. On se donne beaucoup de contraintes, on s’oblige à ne rien utiliser de préenregistré et donc utiliser du son analogique que l’on doit contrôler en temps réel. Ça fait qu’on ne se lasse pas et ça donne quelque chose d’intéressant pour les gens. Après on a réarrangé aussi, il y a beaucoup de piano dans sur disque, là il en y a encore plus en live, la batterie est peut-être plus présente en concert. On a envie de donner une autre dimension sinon on donnerait des DJ set et ce n’était pas le but et ce n’est pas ce qu’on voulait faire.

Dicky : Mais le fait de ne pas avoir grand chose à jouer en live ne vous a pas fait peur en tant que musiciens ?

Guillaume : On a pas mal muri sur cette question. C’est vrai que quand tu es plus jeune, tu as ce côté il faut montrer et on a plus trop de soucis avec ça en grandissant, on a plus besoin de prouver, on est serein avec nous même. On ne veut pas être dans la démonstration permanente ! On veut juste que ça soit agréable et que les gens passent un bon moment donc si ça passe par le fait de jouer une note toutes les dix secondes bah il faut passer par là mais il faut bien la faire, c’est important ! (rires)

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Dicky : Godspeed signifie Bon Voyage, c’est justement quelque chose qu’on retrouve dans ce disque. Vous avez déménagé de Nice pour vivre à Paris, l’album a été mixé à Berlin, vous avez vadrouillé en live un peu partout, cette vie sur la route vous a t-elle inspiré ?

Guillaume : C’est possible… je pense que l’environnement influence. C’est vrai qu’ici, à Paris, il y a plus de clubs, on sort beaucoup plus qu’avant, il y a des concerts tout le temps. A Nice, il n’y a pas autant de propositions. Il y a des salles de concert mais surtout des festivals comme le festival CrossOver que l’on fait cette année et qui est super. Pour ceux qui aiment le rap faut aller au festival Check the rime et les Plages électro. C’est le même collectif qui fait tout ça donc chapeau. Pour revenir à la question, clairement les voyages nous ont influencé. On savait qu’on allait mixer à Berlin donc on l’avait dans la ligne de mire. C’est une ville qui nous influence beaucoup, qui me plait et où j’ai eu la chance d’aller souvent.

Dicky : Justement on retrouve une esthétique assez berlinoise dans les photos et la pochette de l’album, vous aviez envie d’un visuel racé, noir et blanc, géométrique ?

Guillaume : Tu l’as bien défini ! On aime bien surprendre les gens, il y a des vidéos qui arrivent bientôt. On voulait installer quelque chose de froid, de très contrôlé pour mieux glisser tranquillement vers le côté plus léger et cool. On voulait représenter notre musique et finalement elle a toujours été très carré. On pourrait croire qu’il y a du laissé aller en fait non, on est des fous et on contrôle tout. Par contre, il y a ce truc chez nous de la culture cool et on fait du son pour les festivals et des moments couché de soleil, un mojito à la main. Dans l’album, il y a des titres qui sont cools, on aime ce laisser-aller et on voulait de ne pas tout mélanger et guider les gens à travers comment on a construit tout ça. Ça été d’abord quelque chose de très réfléchi, on a d’abord présenté les titres les plus carré et là, on se laisse glisser vers quelque chose qui nous ressemble plus dans la vie de tous les jours.

Dicky : Il y a un vrai travail sur le tracklisting de l’album. Il y a une ambiance Feel Good sur le premier morceau et aussi sur le dernier comme pour boucler. Il y a un monde entre le titre The Tide et Godspeed, le côté cool et l’autre plus fin du monde. C’était une idée de votre équilibre musicale ?

Guillaume : C’est pour ça qu’on a choisi GodSpeed en premier titre. Ça veut dire bon voyage. On avait besoin que les gens comprennent que ce qu’ils allait écouter est un voyage et un voyage c’est beaucoup de pays, enfin quand tu as la chance de faire un tour du monde. (rires) Tu passes pendant cette expérience, tu as des ambiances qui changent du tout au tout. Nous on reste qui on est, on a une patte qui est présente à travers le chant et les arrangements qui sont harmonieux sur tout l’album. On avait cette volonté de commencer par quelque chose d’efficace et d’assez joyeux pour ne pas braquer et on voulait emmener les gens vers des zones plus obscures, plus sombres sans qu’ils ne s’en rendent comptent. Il y a un côté allez viens, on fait des morceaux tranquille et d’un coup, bam ! ils se prennent un titre de six minutes comme Godspeed. Si on avait commencé avec celui-ci, on aurait pu braquer l’auditeur et qu’il pense que c’est de la techno pour entrepôt. On voulait emmener avec nous et guider des gens qui n’ont pas forcément l’habitude d’écouter cette musique. De leur donner la chance de vraiment apprécier, c’est ce que j’aime chez des artistes éclectiques comme Caribou qui sait très bien faire ça avec des morceaux qui sont complètement évidents et qui à côté part sur quelque chose de complètement barré. Ça, c’est ce que j’aime dans la musique.

Dicky : Vous aimez bien dans vos albums avoir un titre pivot. Déjà dans le premier il y a vait People Screwed Up et là dans le nouveau c’est Scream Sculpture, cela vous permet de passer d’une ambiance à une autre ?

Guillaume : Ces morceaux sont toujours compliqués à placer dans un disque parce que si on les met à la fin, ça veut dire les mecs ont pas assumé le morceau dont il le cale à la fin. Au début, c’est dur à digérer donc c’est vraiment des morceaux fait pour les gens qui aiment écouter des albums dans leur intégralité et qui prennent le temps de le faire. Chose que je ne fais pas moi-même pour être très honnête (rires). Ils interviennent à un moment où il faut nous connaître pour les apprécier donc il faut avoir eu le temps de faire notre connaissance mais par contre ce sont des morceaux, surtout Scream Sculpture, qui s’écoutent très bien seul. C’est pour ça qu’on l’a sorti dans les premiers titres pour présenter l’album parce qu’on voulait que les gens aient le temps de les écouter. Il faut pas être pressé, pas un truc à faire dans les prochaines minutes parce que le titre est long mais c’est la musique qu’on aime, celle qui donne envie de réécouter, de comprendre pourquoi on nous amène là où on est.

Dicky : A l’écoute de l’album, il y a différents niveaux de lecture, souvent une mélodie pour la basse, pour le chant, pour la mélodie et pour la rythmique, chaque membre apporte sa partie et vous mélangez le tout ?

Guillaume : Ça ne s’est pas passé exactement comme ça mais sur les différents niveaux de lecture, ça c’est une réelle volonté de notre part. On a conscience que quand tu arrives dans une soirée, qu’il y a plein de jeunes et que le mec n’a de la musique que sur son mac sans enceinte, ce qui arrive très souvent. La musique est faite pour être écoutée partout. On voulait un album qui soit à la fois intéressant pour les amateurs de musique qui ont une qualité d’écoute supérieure à la norme en terme de matériel mais en même temps pour aussi les jeunes, en chambre universitaire, qui vont se faire une soirée et qu’ils veulent écouter du son sans trop déranger le voisin qui a son partiel le lendemain. C’est fait pour tout type d’enceinte et même quand tu l’écoutes au portable. En studio, on testait les titres sur portable pour voir si on entendait bien.

Dicky :  Vos paroles sont écrites par un membre extérieur du groupe, quels thèmes lui avez-vous donné, quelle était la ligne directrice ?

Guillaume : Il nous connaît très bien, c’est un ami d’enfance. Nous n’avons pas trop de secret pour lui. Son expérience va avec le titre de l’album, il a fait le tour du monde l’année dernière et donc il a écrit les titres aussi bien en Australie, Nouvelle-Zélande au Canada, à Hawaï… Ça ne ressent pas forcément à l’écoute parce que ce n’est pas le thème abordé. Ça parle beaucoup de séparation parce que tout bêtement dans nos vies persos, la plupart des garçons se sont fait larguer (rires)… Non mais on a connu des séparations chacun dans nos vies et pas forcément amoureuses. On s’est beaucoup déchiré entre nous aussi, il y a pas mal de disputes au sein du groupe. C’était peut-être le contre-coup de tout ce qui s’était passé, on devait avoir besoin de se dire les choses parce que la vie en tournée, ça fait naître beaucoup de non-dits. Alors que tu vis non-stop avec des gens, tu as peu d’intimité, ça créé des conflits et donc on a eu besoin de se mettre sur la gueule. Le disque parle de ça, de séparation mais aussi de se retrouver, d’avancer ensemble et de repartir vers un nouveau voyage d’où le nom de l’album Godspeed.

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Dicky : Comment avez-vous fait pour vous retrouver ?

Guillaume : C’est la musique ! C’est qui ce nous lie. En grandissant, on est tous devenu différents. A l’époque, quand on a commencé à dix-huit ans tout nous était différent, là on est plus adulte, on a tous des forts caractères. Chacun a ses valeurs, ses convictions même politiques alors qu’on est pourtant pas politique mais au quotidien c’est important et c’est vrai qu’on est différent là-dessus mais notre socle commun c’est la musique. Si ça se passait moins bien dans ce domaine-là, rien ne serait possible, c’est ça qui nous unie.

Dicky : C’est votre musique qui influence les paroles ou les paroles qui influencent votre musique ?

Guillaume : Là, c’est la musique et notre vie qui a influencé les paroles. Dès qu’un morceau est terminé, on envoi le morceau à notre parolier et on en discute ensemble. On lui donne des pistes, des idées qui pourraient convenir. Le plus beau texte écrit sur l’album c’est Scream Sculpture qui parle de la perte d’un être cher et qui raconte les bribes de moment de vie qu’il a vécu. C’est un texte qui me touche beaucoup alors qu’il est très personnel, très poétique alors que personnellement, souvent je m’en fous des textes (rires). Je dis ça de façon cru mais je m’exprime en musique, je la compose et je suis d’ailleurs content d’avoir un parolier qui fait ça à 100% parce que ça rajoute une dimension à notre musique. Je sais que les gens écoutent les textes et je suis franc là-dessus, moi non mais par contre je suis très fier de défendre ses textes sur l’album et sur scène parce que ça touche les gens et moi aussi. Je me suis fait avoir.

Dicky : Il y a une production phénoménale sur l’album, une minutie délirante, même les accidents sont factices, l’exemple même c’est Murmuration avec le bruit des mécanismes du piano…

Guillaume : Si tu savais le temps qu’on a passé pour trouver les bons réglages et faire sortir le son qu’on aimait sans que ce soit trop prenant… pour cet exemple-là, c’est les micros qui sont placés au plus près du piano parce que moi je joue le moins fort possible, on le passe derrière au compresseur, ça donne l’impression que le piano est vivant et comme on joue beaucoup d’électronique, on a cherché à rajouter de la chaleur et de la vie dans notre son. C’est le meilleur moyen de donner vie à cette sorte de machine vivante. On l’entend dans tous les morceaux de l’album, on a utilisé cette technique. On peut avoir l’impression parfois que c’est un élément rythmique qui vient de donner de la texture et qui fait vivre le son.

Dicky : Quelle est votre position de musicien sur cet album ? Etes-vous spectateur ou danseur sur le dancefloor avec les gens pour qui vous faites cette musique ?

Guillaume : Je ne sais pas mais quand on joue en concert, je passe mon temps à regarder les gens parce que j’ai besoin de voir leur réaction. Une chose est claire, je fais la musique pour eux et les autres membres aussi. On fait de la musique pour donner de l’émotion aux autres, c’est notre moteur, on aime faire vibrer et à imaginer ce qu’ils vont ressentir et c’est la même chose en live, on est à l’écoute.
Lights On est notre titre à écouter avec un Mojito, d’ailleurs le cocktail a son importance parce qu’il illustrait le titre pendant longtemps. Il représente ce côte festif, estival et on en avait besoin parce qu’on est des garçons très sombres, très tristes et on en avait besoin pour nous dire que l’on fait une musique pour les gens. Lights On est le morceau mojito par excellence parce qu’il est très lent, très joyeux et en même le décortiquant il a les mêmes éléments qu les autres. On est toujours impatients de voir le retour des gens. Quand les titres sont plus évidents, on sait qu’en France la réception peut être différente. Il y a cette culture du mainstream et non-mainstream alors qu’en tant que musicien, réussir à faire de l’efficacité tout en étant technique, c’est le plus dur. On est fan de musique efficace, tout ce qui est single, je suis fan et je passe des heures à comprendre comment le mec a fait pour que se soit aussi efficace. On verra comment les gens le prennent, si des gens se braquent, on s’en fout parce que c’est nous, qui on est vraiment. C’est marrant parce qu’il y a des gens pudiques qui n’aiment pas pleurer devant les autres, nous c’est l’inverse. On a beaucoup plus de facilités à faire un morceau triste et mélancolique et plus de mal à assumer notre part de gaité, le côté morceau pour festival alors que c’est ce que l’on aime profondément. Ce truc de devoir prouver des choses à nous et aux autres, le côté intellectuel on l’a mis de côté et on se sent plus en phase avec ça, plus serein et on est vraiment content de ce disque parc qu’il a les deux. Là où on arrivait à mettre uniquement une facette de notre personnalité, là il y a vraiment les deux, tout ce qu’on est.

Dicky : Vous allez partir en tournée prochainement, à quoi va ressembler votre nouveau set et allez-vous reprendre les premiers morceaux à votre nouvelle sauce ?

Guillaume : En festival, il y aura la face plus festive, on ne veut pas déprimer les gens et nous aussi on veut la faire la fête donc on va mettre en avant les titres efficaces et dansants. Ce qui nous aime et à qui ça plait, il faudra venir nous voir en salle car on a plus de temps donc on peut se laisser aller, prendre notre temps. On n’a pas gardé beaucoup de titres du premier album à part les plus populaires et que les gens attendent, c’est normal.

Merci à Guillaume, Griefjoy, Fanny Némé et Arista France.

Alexandre Blomme aka Dicky, Rédacteur en chef du site. Dicky est un canard en plastique jaune, mercenaire du web en toutes circonstances.